Le journal de Gérard

Le journal de Gérard

Nuit en forêt (Guyane mars 2005)

 

     Le cadran lumineux de ma montre annonce 4h20. La nuit est totale. Je me tourne dans mon hamac, je distingue à peine le léger rougeoiement du feu allumé la veille. Hier soir le ciel était rempli d’étoiles et d’insectes qui faisaient un ramdam à tout casser. Qu’est ce qui m’a réveillé ? Je n’entends plus les bruits de la forêt. J’écoute la nuit profonde et je découvre que ce qui m’a alerté c’est l’absence totale de bruit.

     La nuit au cœur de la forêt amazonienne, le bruit presque incessant des animaux invisibles est captivant alors, quand le silence est soudain total tous nos sens sont en alerte. La nuit en forêt, le silence signifie qu’un prédateur est en vadrouille.

     Je cherche ma lampe frontale, je la trouve, elle fonctionne. Avant de sortir de mon hamac je prends mon coupe-coupe qui dort à côté de moi. J’écarte la moustiquaire, j’enfile mes tongs, achetées 2€ chez un chinois de Cayenne, me voilà paré pour aller satisfaire un besoin naturel.

     Je suis un peu engourdi. Est-ce l’humidité de la nuit ou bien est-ce l’âge? Par fierté j’opte pour l’humidité.

     Pas une lueur dans le ciel à part la bioluminescence verte des dernières lucioles à la recherche d’une partenaire. La nuit est maintenant d’un noir profond et intense. Des nuages chargés de pluie tropicale se sont installés au-dessus de la forêt. L’obscurité totale est oppressante, claustrophobe s’abstenir. Avant de m’éloigner du carbet où nous avons installé nos hamacs je remets du bois sur le feu pour me repérer au retour.

     J’avance dans la nuit, quelques mètres seulement et pourtant j’ai l’impression d’en avoir parcouru cent. Je m’arrête, je ne vois devant moi que les quelques mètres éclairés par ma frontale. Je balaie la zone ou je me suis arrêté, j’éteins et je satisfais un besoin naturel dans la nuit amazonienne. Les animaux de la nuit me voient certainement mais moi pauvre humain, je ne les vois pas. Philippe LAVIL « Tapait sur des bambous », moi je « Pisse dans les bambous ». Quelle liberté…

       Je regagne mon hamac, je referme la moustiquaire, je me coule dans mon « sac à viande » et je prends la position du type qui s’apprête à franchir une durée plutôt qu’une distance. Je regarde la nuit avec les oreilles et avec les sens que m’a donné la nature. Les bruits de la nuit ont repris de plus belle. Avec le chant des grenouilles, des crapauds-buffle, des insectes de toutes sortes et les grognements indéterminés des mammifères de tous poils, les nuits amazoniennes sont plus bruyantes que les nuits de certaines banlieues surchauffées de nos cités métropolitaines.

     Une pluie violente et tiède s’abat soudain sur la forêt. En quelques secondes tous les bruits des animaux de la nuit sont noyés par le tambourinement des grosses gouttes d’eau sur le toit en feuilles de Wassaï du carbet.

     Je somnole, une heure ou quelques minutes? Je n’ai pas envie de regarder ma montre, à quoi bon puisqu’il faut attendre que le jour se lève.

     Quand j’ouvre à nouveau les yeux, la pluie s’est arrêtée aussi brusquement qu’elle était venue. Une lueur laiteuse à peine perceptible enveloppe la canopée. J’attends, encore ensommeillé, que la brume qui s’accroche au sommet des arbres géants se dissipe. Quand les premiers rayons de soleil traversent les hautes branches des géants de la forêt, les alouates (Singes hurleurs) donnent un concert. Leurs cris puissants ressemblent à de longues mélopées langoureuses. Ils peuvent être à proximité ou à plusieurs kilomètres. Les bruits du jour font progressivement place aux bruits de la nuit. Les chants des oiseaux se font de plus en plus présents. Je me lève et je vais prendre un bain dans la rivière toute proche; une baignoire de plusieurs millions de mètres cube d’eau.

     6h30, le jour est complètement levé, l’humidité et le bruissement des insectes sont au rendez-vous. Après un solide petit déjeuner, nous quittons le carbet pour une nouvelle journée de marche en forêt.

     Il faudra encore près de 6 heures de marche pour parcourir 8 kilomètres.

 

(Souvenirs de Guyane)



28/04/2017
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