Le journal de Gérard

Le journal de Gérard

5° latitude Nord, 52° longitude Ouest

Mars 2002, la forêt amazonienne défile à perte de vue sous les ailes de l’Airbus A340. Une éclaircie dans cet océan de verdure et Cayenne apparaît. 15h30, les roues de l’avion touchent la piste. La chaleur humide, l’odeur entêtante de la forêt et le grouillement du terminal de l’aéroport de Cayenne m’enveloppent à ma descente d’avion.

Ce premier contact avec la Guyane a été pour moi un choc définitif.

Enclavée dans le nord du continent Sud-Américain, sur le plateau des Guyanes, entre le Brésil et le Suriname, la Guyane française, grandiose et impénétrable, se dresse mystérieuse aux portes de l’immense forêt amazonienne. Peut-être, sous l’influence de son voisin le Brésil, la Guyane a hérité d’un tempérament fougueux mêlé d’indolence.

Les premiers jours, il est difficile de se sentir à sa place mais très vite tu prends le rythme des coutumes locales. Tu apprends rapidement à oublier l’heure et à ne penser qu’au moment présent au rythme de l’ombre et du soleil.

Le sentiment que l’on peut ressentir pour ce pays est très fort, surtout en fin de journée quand, dans les rues de Cayenne, les langues et les cultures se mélangent.

En Guyane tu croises des gens venus de partout. Amérindiens, Noirs Marrons, Brésiliens, Caribéens, Chinois, Hmong, Européens et bien d’autres se côtoient dans un formidable patchwork ethnique.

La Guyane n’est pas à un paradoxe près; les amérindiens côtoient le Centre Spatial Guyanais et les vestiges peu glorieux des bagnes. La Guyane, « Terre d’eaux abondantes » en dialecte Arawak, entretien son ambigüité entre traditions et modernisme, mythes et légendes.

En fin de journée, à l’heure du crépuscule, quand le ciel se pare de couleurs orange et violine, la nuit tombe en quelques minutes. Les premiers jours c’est désorientant de passer presque immédiatement de la lumière éclatante du soleil à la nuit la plus profonde. 

Pendant la saison des pluies, les averses tropicales arrivent brusquement. Tu n’as pas le temps de comprendre. C’est d’abord quelques gouttes d’eau grosses comme des fientes d’Urubu; tu as tout juste le temps de te mettre à l’abri et c’est le déluge. Ça dure vingt minutes, les rues se transforment en rivières puis, le soleil revient. La chaleur et l’humidité sont alors étouffantes, jusqu’à la prochaine pluie…

En Guyane, il n’y a pas que la chaleur qui surprend, il y a également l’humidité qui fait tourner en bourrique les biscuits et les fringues.

Les couleurs de la Guyane sont incroyables du matin au soir, en toutes saisons, sur les fleuves, sur les pistes, en forêt, dans les savanes où sur les plages. Sur les étals des marchés, c’est une véritable débauche de couleurs et d’odeurs.

En forêt, les couleurs changent en permanence. Avec ses nuances de vert aussi diverses que lumineuses, ses arbres gigantesques et sa végétation luxuriante, la forêt amazonienne est une explosion des sens. En pénétrant dans la forêt, tu t’imprègnes de l’atmosphère mystérieuse et envoûtante d’une nature qui a conservé tous ses droits. La jungle est partout, tu n’es plus rien au milieu de cette végétation hors du commun. Sur les pistes qui sillonnent la forêt comme des blessures, la latérite rouge qui s’insère dans tous les pores de ta peau pendant la saison sèche se transforme en boue inextricable à la saison des pluies.

En Guyane, comme dans le reste de l’Amazonie, les fleuves sont des voies de circulation pour les pirogues lourdement chargées de marchandises plus ou moins légales. Dans les premiers temps, quand tu navigues sur les fleuves au calme relatif, tu essaies de te mesurer à la forêt, debout à la pointe de la pirogue puis, le bouillonnement des sauts et les branches basses qui viennent caresser l’embarcation t’obligent à te tapir prudemment au fond de la « coque alu ».

Parfois, au détour du méandre d’un fleuve ou d’une piste, tu aperçois au sommet d’un immense fromager, guettant un singe ou un paresseux, une Harpie féroce. Cet aigle majestueux est le symbole de la forêt amazonienne au même titre que le Jaguar et l’Anaconda (le ciel, la terre et l’eau).

Quand la nuit descend sur la forêt, les fleuves continuent à scintiller. Le cœur de la forêt semble alors parler avec la faune et les esprits de la nuit. La lumière qui décline rapidement nuance la fabuleuse beauté des paysages.

La nuit, quand les nuages lourds chargés de pluie tiède ont disparu, des millions d’étoiles envahissent le ciel. Bien installé sous la moustiquaire de ton hamac tu ne te lasses pas des bruits de la faune invisible qui t’enveloppe. Le matin après une nuit de sommeil léger, quand la brume s’accroche encore à la canopée, tu as la sensation que la forêt respire. Tu as alors le sentiment d’être accepté par cette nature hors normes et hostile avec laquelle il faut toujours rester humble.

La Guyane propose aussi un cocktail d’animaux incroyables où l’espèce humaine est en minorité. Au bout de quelques jours tu retrouves ton regard d’enfant devant les oiseaux colorés, les reptiles, les insectes, les mammifères de toutes sortes. La Guyane est un territoire d’une extraordinaire richesse naturelle où l’Homme est, malheureusement l’animal le plus dangereux.

Quand tu crapahutes dans les ruines des centres pénitentiaires, tu ne peux t’empêcher d’avoir une pensée pour ces femmes et ces hommes, coupables ou non que la France a exilés dans des conditions inhumaines.

Comme dans toutes les villes de Guyane, quelques personnages hauts en couleurs palabrent devant le « Chinois » en buvant de la bière. Des traîne-lattes comme on en trouve dans tous les ports du monde, des types en marge de la société, mi marins mi aventuriers qui sont arrivés ici pour un jour ou pour un mois et qui sont restés vingt ans. Ces gars à casquettes américaines brillantes de crasses, carburent au  «crack», au rhum et à la bière. Ces marginaux édentés parlent dans un français mêlé de créole plus ou moins compréhensible en fonction de la quantité de substances psychotropes ingurgitées. Ces gars à la peau brûlée par le soleil, aux épaules voutées par de mystérieux secrets partiront un beau matin, pour toujours.

La nuit à Cayenne, le quartier «Chicago» se réveille. Dans les bars-dancing miteux aux lumières tamisées et aux flots de musiques endiablées, le pouls de la faune nocturne s’accélère. Coups de fusils, règlements de compte au couteau entre épaves alcoolisées, dealers, prostitution, drogue, alcool, tous les éléments sont réunis pour se retrouver dans un film d’aventure en noir et blanc des années 50. Il ne manque qu’Humphrey BOGART.

La Guyane est pour moi un endroit authentique et sauvage, loin de la société occidentale. C’est un retour aux sources. Ce pays m’a pris car il a le sens du partage. En quinze ans, j'ai malheureusement assisté au pillage de la Guyane, avec la déforestation, l’orpaillage clandestin particulièrement dramatique et en plein essor, les clandestins à la recherche de l’Eldorado, sans oublier les problèmes sociaux et politiques alors, je préfère garder en mémoire, la beauté et la singularité sauvage de la Guyane.

 

Certains diront qu’il n’y a pas de demi-mesure, soit tu détestes la Guyane soit tu en tombes amoureux.

 

Givry le 12 novembre 2017



12/11/2017
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