Le journal de Gérard

Le journal de Gérard

Guyane, une page se tourne

 

Il est loin ce jour où pour la première fois j’ai posé le pied en Guyane et pourtant, ce jour me semble proche. Les années filent et voilà qu’arrive le jour où il faut tourner la page d’une formidable histoire professionnelle et personnelle.

 

Quand les roues du triple 7 quittent la piste de l’aéroport Félix EBOUE, la nuit tombe. Je regarde par le hublot. Les lumières de Cayenne défilent sous nos ailes avant de faire place à l’océan Atlantique presque invisible. Au-dessus des nuages, le ciel va se parer de couleurs rouge, orange et pourpre avant de faire place au noir total de la nuit. Cap au Nord Est, direction la Métropole où je vais retrouver la faune urbaine, les grèves et les concerts de klaxons. La forêt amazonienne est loin maintenant.

 

Notre existence est faite de pages que l’on tourne. Chacune de ces pages est un chapitre de notre vie. Parfois le destin, ou le hasard de l’existence fait que l’on doit quitter des personnes qui nous ont beaucoup donné et des pays que l’on a aimés.

 

Hier soir, assis sur ma terrasse, bercé par le vent de la mer, j’ai contemplé une dernière fois le flot lourd et boueux du fleuve Mahury qui allait se mêler aux eaux grises de l’océan Atlantique. Hier soir, tout comme mes pensées, l’océan était sombre et le ciel était noir, lourd de pluie. Une averse tropicale, chaude et lourde s’est abattue sur moi sans arriver à submerger mes pensées. Quinze minutes d’une pluie torrentielle qui s’est arrêtée aussi brutalement qu’elle était venue laissant la place à une humidité suffocante et presque palpable. Le chant retentissant des grenouilles et des crapauds couvert par le bruit assourdissant de la pluie sur les toits de tôles ondulées c’est alors fait de nouveau entendre.

Sur l’autre rive du fleuve, la mangrove et ses palétuviers étaient teintés de tâches rouges et blanches des ibis et des aigrettes venus s’installer pour la nuit. Plus loin, de l’autre côté de la pointe Jaguar, la forêt immense, mystérieuse et fière disparaissait doucement dans la nuit. Les animaux et les esprits de la nuit allaient bientôt s’emparer de la végétation luxuriante et impénétrable de la majestueuse forêt Amazonienne.

Avant de quitter la Guyane pour la dernière fois (bien qu’il ne faille « jamais dire jamais »), j’ai vu ressurgir avec émotion des souvenirs inoubliables. Comment oublier les images de 18 années de Guyane ? En Guyane j’ai croisé le chemin de personnes formidables avec lesquelles il m’a suffi d’échanger quelques paroles pour comprendre qu’elles n’étaient pas comme les autres.

 

Avant de partir je suis allé parcourir les rues de Cayenne imprégnées d’odeurs étranges accentuées par la pluie. Cayenne aux rues tracées au cordeau pour répondre à une logique coloniale; Cayenne et son patchwork de cultures; Cayenne où par temps de pluie, c’est à hauteur des toits des maisons que des images exotiques s’offrent à nous. Les tôles ondulées, rouillées aux variations de couleurs allant du rouge au marron, inclinées vers la rue, projettent l’eau au-delà du trottoir pour offrir aux passants une protection toute relative. La pluie avive alors des odeurs prenantes et rend les trottoirs et les marches des boutiques en tout genre glissants. C’est toute cette atmosphère, teintée d’insouciance et de chaleur tropicale qui me manquera.

 

En cette nuit de décembre 2019, à 40000 fts au-dessus de l’Atlantique, mes souvenirs vont aussi vers les pistes de latérite rouge tracées comme d’immenses cicatrices au travers du camaïeu vert de la forêt. D’en bas, je pouvais mesurer la hauteur vertigineuse des arbres dans lesquels j’aurai pu être absorbé sans bruit. La forêt c’est aussi un concert d’insectes, auquel s’ajoute le chant d’alerte du « Papaïau », oiseau emblématique de la forêt amazonienne Je revois aussi les fleuves tumultueux, à l’horizon clos par d’impressionnantes barrières végétales.

 

J’aurai toujours en tête l’expérience unique des nuits passées au milieu de la forêt. Ces nuits-là ne me laisseront pas indemne. Dormir en forêt c’est sortir de ses habitudes de confort ; c’est prendre sur soi ; c’est découvrir un milieu différent ; c’est prendre le risque d’avoir peur ; c’est accepter la faune et les bruits de la forêt quand le soleil disparait pour laisser la place à la nuit noire et profonde.  Les animaux nocturnes s’éveillent et l’ambiance change complètement. Nos oreilles se remplissent d’un spectacle de sons surprenants à vivre intensément tout en essayant d’apercevoir les étoiles au travers de la canopée quand les nuages chargés de pluie ont disparu. Symbole de force et de souplesse, les bambous nous bercent par le bruissement de leur feuillage quand un vent, même léger vient les animer. Le grincement des tiges qui se frottent l’une contre l’autre, le murmure du vent dans leur fouillis inextricable, le froissement des feuilles qui tombent, nous procurent une sensation de douceur et de bien-être.

Le lendemain matin, c’est le soleil,  la chaleur et le cri rauque des singes hurleurs qui feront office de réveil.

 

En Guyane comme partout en Amazonie, chaque jour est différent. Ce cadeau que la nature nous offre est d'une beauté chaque jour différente. Que ferais-je de ce jour nouveau? Voilà bien la seule question importante à mes yeux !

 

Comment remplacer un adieu par un au-revoir? Il est difficile de dire adieu lorsqu’on voudrait rester. Il est difficile de sourire lorsque le cœur se serre, mais pour moi, le plus difficile c’est certainement de devoir abandonner ce que j'ai aimé.

Je n’oublierai jamais celle qui ne m’a jamais déçue, celle qui m’a apporté beaucoup, celle qui s’est dévoilée à moi, celle qui fût une maîtresse ; cette maîtresse s’appelle « Guyane ».

 

La Guyane on l’aime ou on la déteste. Je n’ai pas choisi. Ma passion pour ce pays s’est imposée à moi sans que j’en sois conscient.

 

Décembre 2019



24/12/2019
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